Les insectes nuisibles
Certaines relations sont destructrices en elles-mêmes. Elles commencent par une attraction fatale, un besoin pressant de s’unir, et de là commence la descente vers une tragédie imminente.
Dans les forêts canadiennes, une telle relation se manifeste notamment entre les changements de climat et les insectes. Cette relation particulière pourrait transformer à tout jamais les forêts du Canada, prédisent les scientifiques.
«Nous pouvons nous attendre à une augmentation de la population d’insectes nuisibles reliée à la hausse des températures terrestres», explique Jacques Régnière, entomologiste du Service canadien des forêts (SCF).
Cette prédiction concernant les forêts canadiennes est plutôt inquiétante et elle devrait tous nous concerner.
Pour plusieurs, le mot «boréal» peut sembler anodin, mais au Canada, la forêt boréale est plus qu’un simple mot, elle incarne le Canada.
D’une superficie de 5 millions de kilomètres carrés, du Yukon à Terre-Neuve-et-Labrador, la forêt boréale définit à la fois les animaux qui habitent le territoire, les gens qui vivent de l’industrie forestière, voire l’air que nous respirons.
Une étude de 2007 de l’Université de Toronto estime que grâce à des efforts plus soutenus en matière de conservation de la forêt, nous pourrions, annuellement, réduire de 10 % les émissions de CO2.
Le dendroctone du pin ponderosa
C’est grâce au climat que les arbres ont si bien grandi au Canada. Mais lorsque cet équilibre est menacé par le réchauffement de la planète et que ça devient trop chaud, les forêts en souffrent de façon considérable.
Ce phénomène est particulièrement flagrant en Colombie-Britannique.
«La sécheresse favorise les insectes, mais pas les arbres, avance John McLean, professeur de foresterie à l’Université de la Colombie- Britannique. Dans des conditions normales, le dendroctone du pin ponderosa pond environ 100 oeufs, dont seulement deux survivront. Mais quand le climat devient plus chaud, dix oeufs peuvent alors survivre, ce qui en multiplie la population par cinq à chaque cycle.»
En Colombie-Britannique, le dendroctone du pin ponderosa attaque massivement les pins tordus depuis 1998. Ces insectes mangent l’intérieur des troncs et introduisent dans l’aubier un champignon qui s’avère mortel.
Selon les données les plus récentes, entre 1998 à 2006, le dendroctone du pin ponderosa a ravagé près de 92 000 kilomètres carrés de forêts, une superficie qui correspond presque à celle du Portugal. À ce rythme, d’ici à 2015, 76 % des pins de la Colombie- Britannique auront disparu.
«Les arbres vieillissent. Ils font face à certains problèmes tels que la sécheresse ou encore la carie jaune annelée, une maladie racinaire. Par conséquent, les pins deviennent la nourriture par excellence des insectes. Par la suite, le nombre d’insectes augmente et ils s’en prennent à la forêt entière, soutient M. McLean. Et bien sûr, les Albertains nous en veulent parce que les insectes envahissent aussi leur territoire.»
Le dendroctone du pin ponderosa s’est propagé en Alberta auparavant, mais jamais aussi intensivement. Aujourd’hui, en Colombie-Britannique, les ravages sont si importants que les insectes ont réussi à traverser les Rocheuses pour s’établir en Alberta.
Le froid qui balaie le nord de l’Alberta a permis d’éviter que ce coléoptère ne détruise la forêt albertaine. Mais les scientifiques croient que ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne traverse tout le Canada, allant jusqu’à dévorer sur son passage le moins savoureux de tous, le pin gris.
Une fois en Ontario et au Québec, là où la température ne descend jamais en dessous de - 50 °C, nécessaire pour tuer le dendroctone du pin ponderosa, l’insecte trouvera un nouveau foyer.
Puisqu’il y a beaucoup moins de pins dans la partie est de la forêt boréale par rapport à la Colombie- Britannique, nous serons sûrement épargnés d’une dévastation aussi importante que dans l’Ouest canadien.
Il reste que l’introduction d’une nouvelle espèce ravageuse dans l’Est va occasionner un stress supplémentaire à la forêt boréale, qui lutte déjà contre ses propres envahisseurs.
La tordeuse du pin gris
À la fin des années 1970, une épidémie de la tordeuse du bourgeon de l’épinette s’est rapidement propagée en Ontario et au Québec, détruisant ainsi la même superficie de forêts qu’une coupe industrielle échelonnée sur dix ans. Cette épidémie de tordeuses avait un cycle de vie de 25 à 30 ans.
«Les insectes se répandent davantage lorsqu’il fait chaud, affirme Sandy Smith, entomologiste à la faculté de foresterie de l’Université de Toronto. Cela est vrai pour la tordeuse comme ce l’est pour le dendroctone du pin ponderosa. Nous savons que plus la tordeuse survit à la période hivernale, plus il y en aura au printemps. Vous ajoutez à cela un réchauffement climatique et vous venez d’accélérer le processus», souligne-t-elle.
La tordeuse de l’épinette provoque la défoliation des arbres puisqu’elle mange les bourgeons du sapin baumier et de l’épinette.
En 2003, cette espèce a dévoré 2 300 kilomètres carrés d’arbres en Ontario. En 2006, ce chiffre augmentait à 8 000 km ca. Au Québec, l’étendue de l’épidémie était plus modérée. Cependant, selon les scientifiques, ces deux vagues d’invasion de la tordeuse sont annonciatrices d’une épidémie prochaine.
Au Québec, le SCF a décelé la présence de la tordeuse d’épinette au nord du Saint-Laurent et sur l’île d’Anticosti.
Ces observations sont étonnantes puisque ces deux territoires n’ont jamais été suffisamment chauds pour permettre à cet insecte de survivre.
Ces phénomènes deviennent de plus en plus fréquents en Amérique du Nord. À mesure que la terre se réchauffe, les insectes et les animaux montent vers le nord dans les montagnes afin de trouver les températures qui leur conviennent. Ce type de comportement expose les forêts à différentes espèces envahissantes et inconnues jusqu’à maintenant.
Dans le Parc national de Yellowstone, aux États-Unis, par exemple, le dendroctone du pin ponderosa attaque dorénavant les pins blancs situés en haute altitude qui fournissent des graines dont se nourrissent les grizzlis, l’automne venu. Sans cette nourriture, les ours vont descendre des montagnes et se faire tirer.
La livrée d’Amérique
La forêt boréale est plus fragile que les forêts tropicales. Elle est donc plus propice à subir un stress relatif à la hausse des températures. Ajouter à cela un nombre grandissant de populations d’insectes et vous pourriez obtenir des prévisions catastrophiques.
Malgré le fait que le dendroctone du pin ponderosa et la tordeuse du bourgeon d’épinette soient les pires ravageurs au Canada en ce moment, il y en a d’autres. La tordeuse du pin gris et la livrée d’Amérique, deux espèces qui se nourrissent de feuilles, tout comme le scolyte d’épinette, vont s’étendre plus fréquemment et abondamment au fur et à mesure que la terre se réchauffera. Cette relation entre le réchauffement climatique et les insectes forestiers présente un côté tragique, mais les scientifiques ne sont pas convaincus que le tout soit mauvais. Des maladies et des prédateurs d’insectes nuisibles qui surviennent de façon naturelle peuvent s’adapter à leur tour et prospérer dans des températures plus clémentes, ce qui pourrait rétablir l’équilibre des écosystèmes.
Pour le moment, l’attraction entre les insectes indigènes du Canada et la forêt ressemble davantage au récit de Roméo et Juliette que de Cendrillon et son Prince charmant.
Source: Sun Media
Recherche Benoit Brosseau